Prologue
Prologue
L’entretien se déroule dans les salons de l’hôtel Plaza à New York, lieu sombre et austère, comme la vie de ceux qui, dans l’ombre, mènent le combat contre le terrorisme. En cette fin de mois de juillet 2001, je retrouve John O’Neill, ancien coordinateur de la lutte antiterroriste aux États-Unis, devenu numéro du FBI à New York chargé de la sécurité nationale. À 50 ans, après avoir voué la moitié de sa vie au FBI, il avait rejoint le bureau de New York, le « flagship office » du FBI, convoité par tous les agents.
J’avais rencontré John O’Neill à Paris lors d’un dîner dans le Marais. À la table occupée quelque temps plus tôt par Hillary Clinton et Madeleine Albright lors de leur dernier passage en France, nous avions réuni une « table des chefs » avec le directeur adjoint de la DST, responsable de la lutte antiterroriste, et l’ancien chef de la section antiterroriste du Parquet de Paris Alain Marsaud.
New York était devenu le territoire de John O’Neill, sa chasse gardée. Il en connaissait tous les recoins, du Steak house historique, au China Club en passant par Little Italy et les bars fréquentés par les cinéastes. Le suivant dans la ville, on aurait pu croire qu’il en était le concepteur et le propriétaire. En tous lieux il était reçu comme un ami, connu de tous et aimé de tous.
Il n’était jamais « off duty », et jonglait sans cesse entre son téléphone cellulaire et son Palm Pilot comme pour se rappeler à sa « mission ». Occasion aussi de reparler de « nos affaires ».
John O’Neill était un rebelle dans un univers où l’administration prenait le pas sur l’action. Chargé de l’ensemble des enquêtes sur les actes terroristes de l’organisation Al-Qaeda, il s’était rendu au Yémen après l’attentat contre le destroyer USS Cole qui avait fait 17 morts parmi les membres d’équipage, le 12 octobre 2000 dans le port d’Aden, pour fustiger l’attitude d’obstruction des diplomates… américains. Des divergences profondes étaient apparues au fil de l’enquête entre les diplomates du Département d’État et les enquêteurs du FBI, les premiers souhaitant ménager la susceptibilité du régime yéménite pour obtenir un assouplissement politique, les seconds animés par la volonté d’élucider rapidement les responsabilités dans l’attentat. Deux visions, deux cultures qui ne pouvaient cohabiter.
Après les premières frictions au sujet du port d’armes des agents du FBI et la remise aux autorités américaines de suspects qualifiés de « seconds couteaux », la lutte débuta en février et culmina en juillet 2001 avec l’intervention de l’ambassadeur américain au Yémen, Barbara Bodine, pour empêcher l’entrée sur le territoire yéménite de John O’Neill et de son équipe, les « Rambos » comme les qualifiaient les autorités yéménites. Pourtant selon John O’Neill, le PBI avait en main tous les éléments permettant de mettre en cause les réseaux d’Ossama Bin Laden dans cet attentat.
Cet épisode rappelait la lutte que se livrèrent le conseiller pour la sécurité nationale et le Secrétaire d’Etat américain, à l’époque Henri Kissinger, pour le contrôle de la politique de sécurité dans les années 70, avec en point d’orgue une mise en tutelle des organes opérationnels par les diplomates, contribuant à scléroser l’appareil d’Etat.
Dans l’ambiance décalée du China Club, au sommet d’un building surplombant tout Manhattan, John O’Neill commença à raconter ses passes d’armes avec l’ambassadeur américain, ses déceptions devant l’impuissance feinte ou avérée du Département d’État, et surtout les enjeux liés à Ossama Bin Laden. Pour lui, tout venait de l’Arabie Saoudite, tout pouvait être expliqué et élucidé à travers ce prisme.
« Toutes les réponses, toutes les clés permettant de démanteler l’organisation d’Ossama Bin Laden se trouvent en Arabie Saoudite », me dira-t-il en soulignant « l’impuissance de la diplomatie américaine à obtenir quoi que ce soit du roi Fahd » concernant les réseaux terroristes. La raison? Une seule: les intérêts pétroliers. Cette seule explication pouvait-elle empêcher les États-Unis d’enquêter sur l’un des principaux réseaux terroristes dans le monde? Oui, pour la simple et bonne raison que l’administration américaine s’était en quelque sorte auto-dissuadée d’utiliser l’enquête comme moyen de pression sur ses amis saoudiens.
Lors des investigations sur l’attentat contre les installations militaires de Dharan le 25 juin 1996 qui fit 19 morts parmi les soldats américains, John O’Neill se rendit lui même en Arabie Saoudite pour obtenir du roi Fahd la coopération des autorités. Peine perdue; les services de renseignement saoudiens interrogeaient seuls les principaux suspects, tandis que le FBI était relégué à la collecte des indices matériels pour faire avancer l’enquête.
S’agissant des relations entre l’organisation Al-Qaeda et l’Arabie Saoudite, les conclusions du rapport sur « L’environnement économique de la famille Bin Laden » ne l’étonnèrent qu’à moitié, et il confirma que des liens étroits subsistaient en juillet 2001 avec le royaume, contrairement aux affirmations publiques des uns et des autres. Sur le sujet, il se montra néanmoins très pessimiste sur les chances de voir les choses évoluer positivement, mettant en cause la direction très « politique » du FBI dans ce domaine comme sur le plan intérieur.
Venant de l’un des meilleurs spécialistes de ces questions aux États-Unis, les révélations de John O’Neill éclairent d’un jour cynique les enjeux liés à Ossama Bin Laden. On découvre que les intérêts de la lutte antiterroriste passent dans l’ordre des priorités après la «raison d’État ». C’est essentiellement par dépit et parce qu’il savait que rien ne viendrait altérer sa foi que John O’Neill a quitté le FBI au mois d’août 2001 pour prendre ses nouvelles fonctions de directeur de la sécurité… du World Trade Center.
Le 11 septembre 2001, il assistait à une réunion consacrée à la sécurité des tours jumelles lorsque le premier avion percuta le bâtiment. En professionnel, il en sortit pour appeler les secours et coordonner l’arrivée de la police, avant de regagner le bâtiment pour aider à l’évacuation des occupants, comme pour sauver ces milliers de New-Yorkais qui lui étaient si familiers. Il alla vers son funeste destin.
Le témoignage de John O’Neill reste aujourd’hui une pièce essentielle du puzzle de la lutte contre le terrorisme. Il met en lumière les deux principales pierres d’achoppement de l’Occident face à ces réseaux: le pétrole et ses enjeux géostratégiques; l’Arabie Saoudite et ses ambitions religieuses et financières.
