Chapitre 1 - Partie 5

5. Négocier à tout prix

Ailleurs, pour d’autres pays, on aurait immédiatement mis en place un embargo draconien, assiégé les potentats locaux, soutenu une opposition démocratique… Pour l’Afghanistan, « ce n’est pas l’option qui prévaut », entend-on ici et là à Washington, dans les couloirs des commissions du Congrès en charge des affaires étrangères.
Mieux, le 1er février 1999, le Département d’État tente de réunir de nouvelles conditions pour qu’un partenariat acceptable soit étudié de part et d’autre. Le numéro deux de la diplomatie américaine, le sous-secrétaire d’État Strobe Talbot se rend personnellement à Islamabad au Pakistan pour y rencontrer plusieurs représentants taliban. II discute avec eux des preuves de la culpabilité d’Ossama Bin Laden et de son organisation Al-Qaeda dans les attentats de Nairobi et Dar es-Salaam (déjà !), leur remet une lettre demandant officiellement l’extradition de ce dernier, et évoque l’avenir des relations entre les deux pays si le cas Bin Laden est réglé.
Mais rapidement, chacun sait que ces démarches pèseront peu face à la détermination des sunnites radicaux afghans. Trop de pays s’intéressent de près à la question et interfèrent dans les débats. Donc, parallèlement, un autre cadre de discussion s’impose, moins voyant, celui d’un groupe international aussi efficace que méconnu, baptisé « 6+2 », et créé à l’initiative des Russes et des Américains. Il prend corps au sein des Nations Unies.
Lakhdar Brahimi est un diplomate chevronné. C’est lui que le Secrétaire général de l’ONU désigne pour organiser et superviser les médiations avec le gouvernement taliban. Durant l’année 1999 on le voit partout. Dans les vallées de Kandahar en Afghanistan, au Pakistan et surtout à Riyad en Arabie Saoudite, où il rencontre le roi Fahd en personne, également au mois de février 1999, mais vraisemblablement aussi le prince Turki Al-Faisal, qui a équipé et armé les services secrets pakistanais de l’ISI, les légions taliban, et les premières milices de moudjahidine dans lesquelles Ossama Bin Laden s’est illustré dans les années 80. Sous drapeau onusien, Brahimi devient un personnage incontournable pour tous les acteurs de l’échiquier afghan. À New York, dans les hauteurs du siège des Nations Unies, au niveau de la 50e Rue, les représentants des chancelleries russes et américaines en disent le plus grand bien. Tout naturellement, c’est lui qu’elles adoubent pour mener à bien le projet de fonder et d’animer le groupe 6+2.
Celui-ci rassemble les six pays qui partagent des frontières communes avec l’Afghanistan, c’est-à-dire le Pakistan, l’Iran, la Chine, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan; auxquels se joignent la Russie et les États-Unis. Les « +2 » ce sont eux. Un vrai héritage de la géostratégie du temps de la guerre froide. En dehors de tout cadre juridique contraignant mais avec la bénédiction de l’ONU, 20 ans après, une fois de plus, Washington et Moscou décident du sort de l’Afghanistan. Seule évolution notable: cette fois-ci les deux gouvernements s’entendent directement, prennent en compte les visées stratégiques des pays voisins, et ne s’affrontent plus par Afghans interposés. Les premières discussions du groupe 6 + 2 débutent vraiment le 19 juillet 1999 et se déroulent à Tachkent en Ouzbékistan, en présence des taliban et un mois après que le FBI place Ossama Bin Laden sur sa liste des dix criminels les plus recherchés au monde par le département américain de la Justice.
À cette date, les États-Unis reprennent espoir de dompter les taliban. Le 4 juillet 1999, le président Bill Clinton reçoit en visite officielle le Premier Ministre pakistanais Nawaz Sharif, alors que New Delhi et Islamabad se déchirent à nouveau à propos du Cachemire. Les deux hommes en parlent, et trouvent un terrain d’entente. Sharif obtient un délai de plusieurs semaines pour ordonner à ses militaires de se retirer des montagnes du Cachemire, où ils encadrent et conseillent des groupes de combattants islamistes, recrutés et formés par les services secrets de l’ISI. En contrepartie, le chef du gouvernement doit demander au directeur de cette même ISI, le général Khawaja Ziauldine, de se rendre à Kandahar en Afghanistan pour plaider en faveur de l’extradition d’Ossama Bin Laden. Contre toute attente, cet échange de bons procédés fonctionne à merveille; aux environs du 5 octobre, Ziauldine peut s’entretenir avec le mollah Omar, et ce dernier se dit prêt à coopérer! Dans l’esprit des conseillers de Bill Clinton, les succès s’enchaînent. Le 7 octobre, le Premier Ministre demande à l’ISI de fermer l’ensemble des camps d’entraînement d’intégristes musulmans implantés à la frontière pakistano-afghane, notamment dans la région dite de la «zone tribale ».
Hélas, le 12 octobre, un putsch survient à Islamabad. Le chef d’état-major des armées renverse Nawaz Sharif et s’empare du pouvoir. Son nom? Le général Pervez Musharaf. Il prône un islam modéré et adopte immédiatement des discours politiques très mesurés à l’égard de l’étranger. La puissance américaine se montre rassurée, même si les efforts d’intermédiation du précédent gouvernement Sharif sont réduits à néant par ce changement brutal.
Dans ce contexte, le 15 octobre 1999, le Conseil de Sécurité de l’ONU vote la résolution n°1267, exigeant de Kaboul une extradition d’Ossama Bin Laden, et prévoyant des sanctions  économiques très mesurées. On maintient la pression, mais on ne se fâche surtout pas.

Janvier 2000, aux États-Unis, dans les états majors des partis républicains et démocrates, un compte à rebours se déclenche. D’ici au mois de novembre suivant, le pays vivra au rythme de la prochaine campagne présidentielle. Dans un an, le nouveau président traversera la ville, dans une limousine noire, après avoir prêté serment sur la Bible de préserver et respecter la Constitution. Déjà, de part et d’autre, on fourbit ses armes, principalement de savants plans marketing pour aguicher le consommateur qui vibre en chaque électeur.
Même si le débat politique ne porte nullement sur des questions internationales, l’équipe Clinton tient à régler certains dossiers avant de faire ses cartons. Affaire de responsabilité, et d’opportunité aussi… Son prestige terni par l’affaire Monica Lewinsky, Bill Clinton sait qu’il lui reste des possibilités pour achever son mandat sous les vivats. Une issue qui ne déplairait pas au vice-président Al Gore, successeur désigné pour le camp démocrate et que l’on considère déjà comme l’héritier spirituel de Clinton, à tort ou à raison.
À cette époque, sur le globe terrestre, deux nœuds gordiens inquiètent aussi bien les partenaires de l’Amérique que les experts des questions de sécurité internationale de Washington: les territoires occupés palestiniens et les objectifs des taliban en Afghanistan. Durant ses derniers mois dans le bureau ovale, Bill Clinton multiplie les initiatives et s’emploie à apporter des solutions concrètes à ces problèmes.

En ce mois de janvier 2000, après les signes de bonne volonté adressés par Mohammed Omar, les conseillers diplomatiques du président estiment raisonnable de reprendre le dialogue. Le jeudi 20 janvier 2000, l’assistant du secrétaire d’État en charge de l’Asie se rend donc à Islamabad. Cette visite de Karl Inderfurth constitue la première prise de contact entre l’administration américaine et le nouveau maître du pays, le général Pervez Musharaf. Sur place, cet adjoint de Madeleine Albright, la secrétaire d’État de l’époque, rencontre deux hauts responsables afghans: le ministre de l’Information taliban Amir Khan Muttaqi, et l’ambassadeur des taliban au Pakistan, Saeed Mohammed Muttaqi. Objet des pourparlers: l’extradition d’Ossama Bin Laden et la normalisation des relations entre la communauté internationale et les taliban. Inderfurth en profite également pour discuter avec l’ambassadeur des États-Unis sur place, Tom Simons, qui deviendra pour quelques mois la courroie de transmission de ces pourparlers. La date de cette visite n’est pas tout à fait innocente. Deux jours plus tôt, le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan nomme un nouveau responsable du dossier taliban. Il s’appelle Fransesc Vendrell et reçoit le titre de Représentant spécial du secrétaire général pour l’Afghanistan.
Désormais, il centralise toutes les discussions informelles avec les taliban, visant à obtenir qu’Ossama Bin Laden soit déféré devant la justice. Dans les arcanes du pouvoir onusien, on assiste à une montée en puissance des activités du groupe 6 + 2. À la Maison Blanche, on décide d’encourager la bonne volonté qui semble enfin s’imposer. 114 millions de dollars d’aide humanitaire sont débloqués en faveur de l’Afghanistan et versés à des structures locales sous contrôle des taliban et de l’ONU.
À partir de cet instant, pour la première fois depuis août 1998, l’optimisme prévaut. Vendrell fait la navette entre Kaboul et New York, et durant l’été, pour la première fois des réunions du groupe 6+2 se déroulent à Washington. Mieux: les participants envisagent de favoriser un gouvernement réformé à Kaboul, dans lequel cohabiteraient taliban et chefs de l’Alliance du Nord. Les progrès sont tels que Vendrell invite les deux parties ennemies à participer très directement à ces discussions. Un rapport de Kofi Annan, le Secrétaire général de l’ONU, daté du 17 août 2001, démontre que depuis l’année 2000 les membres du « 6+2 » ne cessent de négocier avec les taliban. Tous les membres du Conseil de Sécurité les encouragent, Français et Britanniques compris.
De son côté, le Département d’État, soucieux de ne pas perdre la main, décide de reprendre des négociations bilatérales avec Kaboul. Le mercredi 27 septembre 2000, on constate à quel point un réchauffement des relations satisfait tout le monde. Ce jour-là, à Washington, dans les locaux du Middle East Institute, on assiste ni plus ni moins qu’à une conférence de l’adjoint du ministre des Affaires étrangères des taliban, Abdur Rahmin Zahid. Au cours de cette intervention, celui-ci réclame que les Nations Unies reconnaissent la légitimité de son gouvernement; dans l’assistance, personne ne s’émeut de ce lobbying au grand jour. Pour satisfaire tout le monde, le dirigeant afghan transmet à ses interlocuteurs des positions très encourageantes sur Bin Laden. Il affirme que les autorités religieuses de son pays ont créé une commission d’enquête spéciale afin d’examiner la responsabilité d’Ossama Bin Laden dans les attentats et en vue de prononcer une éventuelle mesure d’extradition. Sur ce point, le coordinateur de la lutte antiterroriste à la Maison Blanche, Michael Sheehan, rencontre même un membre de la délégation taliban, Abdul Hakim Moudjahid.
Un mois plus tard, le 18 octobre 2000, le département d’État reconnaît l’existence des travaux du groupe 6+2, ainsi que la poursuite de négociations avec les taliban au nom de la pacification de l’Afghanistan 2.Près de deux semaines plus tard, on semble sur le point d’aboutir. Fransesc Vendrell annonce que pour la première fois, les deux factions qui s’affrontent en Afghanistan, les taliban et l’Alliance du Nord, ont étudié ensemble un processus de paix, sous l’égide du groupe 6+2. La stabilisation du pays, chère aux Occidentaux, est plus que jamais d’actualité. C’est sûr, Ossama Bin Laden sera chassé de son sanctuaire sous peu.
Au cœur de cet automne-là, pourtant, ces nouvelles a priori réconfortantes laissent tout un chacun indifférent. Aux États-Unis, l’élection présidentielle mobilise toute la classe politique. Comme à chaque fois, les dernières semaines de campagne donnent lieu à un déchaînement des deux camps. Les deux partis et leur héraut mobilisent à eux seuls toute l’attention des médias. Les ultimes sondages peinent à les départager, renforçant l’âpreté de la lutte.
Fin novembre, coup de théâtre, une fois tous les votes comptabilisés, l’incertitude demeure. Plusieurs semaines seront nécessaires pour départager les deux hommes et proclamer dans la douleur la victoire du gouverneur du Texas, George sait quelle raison, quand on examine de nouveau les affaires afghanes, celles-ci ont radicalement changé de nature. En moins d’un mois, l’équilibre diplomatique entre les taliban et les Occidentaux s’est rompu. Plus question de négociations, de discussions sous la houlette du groupe 6+2. De part et d’autre, les propos sont violents et drapés de méfiance, parfois de colère. Le 12 décembre 2000, Michael Sheehan met à l’index ses interlocuteurs taliban. Devant le Comité des affaires judiciaires de la Chambre des représentants, il les condamne en des termes très sévères, les accuse de soutenir le terrorisme et en appelle à la communauté internationale pour prononcer de nouvelles sanctions contre Kaboul. Le 19 décembre c’est chose faite. Le Conseil de Sécurité de l’ONU vote un renforcement des sanctions économiques contre les taliban et un gel d’une partie de leurs avoirs financiers. Ce vote représente l’une des dernières décisions de nature diplomatique prises par l’administration Clinton.
Pourquoi? Quel événement peut expliquer ce revirement radical? Pourquoi soudainement les taliban ne semblent-ils plus disposés à discuter avec ces interlocuteurs-là? Lesquels grondent et tempêtent. À ce jour, ces questions demeurent sans réponse. En revanche, quel que soit le motif de ce retournement, il sera de courte durée. Aussitôt après l’investiture de George W. Bush, changement de ton.